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À maintes reprises nous eûmes l’occasion de les entrevoir, tournant autour, reculant toujours la confrontation. Faut dire que les coups d’œil jetés à la dérobée nous laissaient perplexe. Mais quelle est donc la quête de ce peintre qui s’obstine à camper des hommes sans âge, aux corps couverts de lichens, pris dans l’instantané d’une mobilité sans direction, sans croissance, sans déclin ? Dans la désolation d’un environnement réduit à des végétaux primaires, à des amoncellements de pierres ou de boules de terre, des personnages se succèdent, indifférents les uns aux autres, chacun pouvant se substituer à n’importe lequel des autres… Mais alors, nous demandions-nous quand l’heure fut venue de voir de plus près son envoi au dernier Salon d’Automne, pourquoi peindre des hommes dont les vies ne peuvent s’objectiver, figures accessoires qui ne se définissent que par un contraste de formes avec leurs semblables ? Bref, à quoi sert de peindre des hommes quand les hommes peints ne servent à rien, ne servent rien ?…
La question serait en partie résolue si l’on pouvait les classer dans la catégorie des primates ne vivant que pour chasser, manger et se reproduire. Or ces bonshommes ne sont pas des australopithèques. Ils présentent toutes les caractéristiques de l’homo duplex de Descartes, l’homme dans sa dualité « corps et esprit ». Visiblement les mêmes que nous. Nous sans être nous. Des humanoïdes. D’où cette fascination qu’ils exercent sur le spectateur.
L’évidence, néanmoins, s’imposa très vite. Contrairement aux apparences, les personnages omniprésents ne sont que l’expression humaine du Temps. C’est Lui le sujet de la peinture. Il trône, même. Il impose l’unicité de son rythme éternel. Il appose son sceau sur les corps séculaires. Son cours ininterrompu est le principe unificateur qui polit et relie les êtres, et confère sa totalité propre à leur existence. Et dans ce rouleau compresseur, le destin de chaque individu semble dépourvu de toute signification. À l’évidence, les formes humaines errant de peinture en peinture ne sont qu’entités esthétiques pétries par le temps.
Nonobstant le travail du temps sur ses congénères, le peintre nous dit autre chose. Avec les moyens plastiques qui lui sont propres, il nous rappelle le lien originel qui nous unit depuis toujours avec la nature. Notre imagier ne fait pas dans la haute-couture : nos corps sont vêtus d’une peau de lichens, de mousse et de boue. Il les modèle avec la matière organique qui les entoure, putréfactions et végétations primitives dont ils épousent matière et coloris. C’est là que la technique picturale intervient. Un peu à la manière de Max Ernst, l’artiste déroule ses toiles de lin au sol, superpose ses couches de peinture en intégrant les reliefs que le support y imprime, créant ainsi les conditions chromatiques d’un maelström végétal à partir duquel l’image humaine se dessine et affirme son essence, intrinsèquement mêlée à la nature. De cette technique liée à l’errance du geste, à l’inattendue de la révélation des teintes mêlées, va se déployer la poétique du peintre et s’affirmer la monumentalité de ses personnages.
La révélation d’un monde où l’homme n’est qu’éphémère médiation entre le temps et la nature essentielle engendre chez le spectateur une profonde mélancolie. Par les yeux nous entendons la prière profane chantant le lien sacré de l’homme avec la nature. La forme humaine n’est autre que le lien plausible unissant l’avenir à nos lointaines origines. Esprit et matière fusionnent sur la toile pour donner sens à la composition. Nous sommes alors acteurs, emplissant de nos propres rêves le regard absent des personnages peints.
Au bout du compte, plus que sa propre vision de l’univers, c’est bien cette part de rêves, les nôtres, dont l’artiste nous fait don, qui fait le prix inestimable de cette peinture. C’est dire, enfin, la gravité d’une œuvre où se nouent d’insondables enjeux relevant de l’éthique autant que de l’esthétique. C’est à cela que nous songions devant ces tableaux…
L’auteur est un jeune-homme. Son nom est Blanc. Christophe Blanc.
Noël Coret
Ecrivain d’Art
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