Les Menines (en Espagnol, Las Meniñas) de Velázquez a la réputation d’être le tableau le plus commenté au monde après la Joconde, et j’espère que Vélasquez ne m’en voudra pas de faire encore des commentaires sur son tableau.
Je vais souligner les multiples dimensions de ce tableau en tant qu’œuvre d’art, et de cette pensée philosophique qui fait qu’elle est devenu la toile de fond de la peinture moderne. Aussi j’exposerai la dimension historique, technique et philosophique de son oeuvre.
Diego de Silva y Velázquez (1599-1660) est né à Séville et étudia auprès du grand théoricien d’art Francisco Pacheco qui deviendra son beau-père. Il pénètre à la cour d’Espagne très jeune grâce à l’admiration du roi Philippe IV pour son art (ses natures mortes et portraits en particulier) et en 1623 il devient le peintre du roi (à l’âge de 25 ans). Il sera progressivement huissier de la chambre et valet de la garde-robe, assistant des œuvres royales, un grand maréchal du palais, et finalement chevalier de l’ordre de Santiago.
Il arrive donc au summum de son art avec les Menines, réalisé à l’époque de sa pleine maturité en 1656, qui représente une scène familiale à la Cour de Philippe IV d’Espagne. Le mot Las Meniñas est d’origine portugais signifiant ‘les filles’, et fut repris par la suite en espagnol pour signifier ‘les dames de compagnie’. Le tableau est une huile sur toile de 318 x 276 cm qui fut peint dans une salle du palais d’Alcazar de Madrid, puisqu’il fait déjà partie de l’inventaire du palais Alcazar en 1666 sous le nom de ‘Familia’. Le tableau est sauvé d’un incendie en 1734 et transféré au Prado lors de son ouverture en 1819 où pour la première fois il est répertorié sous le nom de Las Meniñas dans le catalogue de Pedro Madrazo en 1843.
Les protagonistes de cette scène familiale sont l'infante Marguerite, fille de Philippe IV et Marianne d'Autriche (fille de Ferdinand III) et ses demoiselles d'honneur. Au fond de la pièce apparaît le couple royal dans le reflet d'un miroir (un parallèle du miroir convexe sur le mur du fond dans le tableau ‘Les époux Arnolfini’ de Jan Van Eyck). À la gauche du tableau, Vélasquez s'est représenté lui-même peignant. Les autres personnages sont, les demoiselles de compagnie de l'Infante (doña Maria Augustina Sarmiento, et doña Isabel de Vélasco), la naine Maribarbola dont on sait qu'elle appartenait à une maison ayant un statut particulier d’accompagnement de l'Infante, et un nain enfant Nicolasito. L’homme à la porte est Don Jose Nieto Velázquez, la duenna gouvernante ou guardadama est Dona Macella de Ulba, et le mastiff s’appelle Lago.
Velázquez, figure fière et chevaleresque, porte sur sa poitrine la croix de l’ordre de Santiago qu’il avait obtenu 2 ans après l’achèvement du tableau en 12 juin 1658. La rumeur dit que c’est le Roi lui-même qui a peint la croix mais la professionnalité du dessin suggère une réalisation probable par le peintre lui-même ou par del Mazo. Les peintures sur les murs sont des copies par del Mazo à partir des tableaux de Rubens et de Jordaens. On compte au moins onze toiles accrochées aux murs de cette salle, la douzième étant celle dont on n'aperçoit que le revers, c’est-à-dire celle que peint Velázquez.
Velázquez est un ténébriste qui, à l’instar des autres ténébristes comme Caravage, préfère les sujets humbles de la vie. C’est par la vérité de sa touche qu’il traduit la réalité et confère aux choses une présence palpable. Il introduit le sacré dans le profane, l’extérieur dans l’intérieur. Son secret est la suppression du fond traditionnel en libérant les figures de toute précision linéaire. Avec les Menines, il surprend encore une fois avec sa technique de représentation de l’espace. Cette technique est ce qu’on appelle la mise en ‘abyme’ qui est l’incrustation de réflexion ou représentation d’une image en l’image elle-même. Dans les sciences, le même phénomène qui existe dans la nature se nome « autosimilarité » qui constitue également le principe des ‘fractales’ ou de la récursivité en mathématiques. Donc, ce n’est pas une technique fortuite ; ce tableau est chargé de multiples significations.
Controversé, le miroir mis en abyme au fond du tableau est le sujet favori des analyses des historiens d’art, car paradoxalement et contrairement aux ‘Epoux Arnolfini’ les objets de la réflexion (le couple royal) n’apparaissent pas dans le tableau. On cherche le point de fuite de la composition. Si le point de fuite est situé au niveau des yeux du peintre, on déduit que le miroir devrait refléter une partie de la toile que Vélasquez est en train de peindre et non pas la scène elle-même.
D’autres pensent que Velázquez aurait eu recours à un assemblage de miroirs pour peindre Les Ménines. En effet, dans cette interprétation, le couple royal vu par double réflexion possèderai la même orientation que dans la réalité ; le miroir du fond n’inverse pas droite et gauche, comme le miroir de Platon, qui a deux plans réfléchissants à angle droit.
Selon les analyses d’autres historiens et amateurs, toutes les lignes convergent vers un point de fuite situé à hauteur du coude droit de l’homme à la fenêtre, ou bien l'oeil gauche de l'infante serait le centre du tableau et son regard, serai dirigé vers le point où devraient être assis ses parents, donc leur reflet dans le miroir est logiquement inversé.
D’autres interprétations suggèrent que ce n’est pas un miroir mais un tableau. Mais, la thèse d’un miroir reflétant le couple royal est conforté par le fait que Velázquez fut l’acheteur de la collection royale et donc en contact avec la peinture hollandaise de l’époque qui avait pour technique, l’utilisation des miroirs multiples et de chambres obscures, et une affection pour les mises en abymes, ce que je crois être la technique utilisée par Velázquez.
Quelles que soient les analyses à posteriori de la composition de la toile, l’effet d’illusion est de multiplier l’espace par 5. C’est ce jeu de l’illusion et de la vérité qui, à mon sens, anime ses choix de techniques. C’est la philosophie de fond qui impose le procédé technique.
Il y a discorde sur le sujet même du tableau. Da Costa trouve que le tableau est un autoportrait de Vélasquez et pas une scène de la cour. Il est vrai que ce n’est pas le premier portrait de l’infante peint par Vélasquez. La scène elle-même suggère que l’infante doit être persuadée de poser par le biais des sucreries que la dame de compagnie lui offre. Autre technique efficace de persuasion c’est d’entourer l’enfant de tout ce qu’elle aime : ses parents, les dames de compagnie et les nains, ainsi que le chien Lago. En fait ce n’est ni un autoportrait ni une scène de la cour, mais une scène ordinaire de vie dans l’atelier de l’artiste. La vérité sans artifice de la cour se trouve dans l’atelier de l’artiste et surgit de son pinceau.
Nous approchons l’autre aspect de l’intérêt multiple de ce tableau, basé sur une philosophie, celle de la recherche de la vérité, et toute la vérité. Cette recherche de la vérité vient en opposition aux principes de la Renaissance, où la grâce et la grandeur héritée du monde gréco-romain s’inspiraient des formes idéales. Cet éloignement avec la Renaissance, sous la forme de la recherche de la vérité, fut commencé en peinture principalement par le Caravage (1573-1610), qui prend ses modèles parmi les gens du peuple, et en utilisant un éclairage latéral violent produisant des contrastes saisissants d'ombre et de lumière (technique du clair-obscur) met en avant l’essentiel. L’œuvre de Caravage influencera les artistes du XVII° siècle (Le Français De La Tour, le Néerlandais Rembrandt et… l'Espagnol Velázquez). Ce mouvement, « recherche de la vérité » fut peut-être introduit en Espagne par la littérature et notamment le roman picaresque, le premier d’entre eux, ‘Lazarillo de Tormes’ publié en 1554 à Alcalà de Hermès en Espagne et en 1557 à Anvers en Flandres. C’est un roman saisissant dans sa narration des préjugés raciaux et sociaux qui régnaient à l’époque en Espagne. Les tabous concernant le côté laid, petit et injuste de la vie a été définitivement levé ; décrire la vérité telle qu’elle est ainsi que dénoncer les illusions et les tabous devient le leitmotiv de la littérature. Le roman picaresque influença même Cervantès et son Don Quichotte, qui sublimera ce style en lui donnant une dimension poétique et épique qui le place comme roman emblématique de la littérature moderne.
La recherche de la vérité dans ce tableau est beaucoup plus subtile, s’agissant d’un tableau de la Cour royale. Mais, en utilisant la technique de l’inversion, qui permet un saut de paradigme, la vérité finit par émerger : d’abord par l’importance qui est donné à la scène familiale et non au couple royaldont l’image est réduite à une réflexion dans le miroir au fond de la salle. On note que Velázquez traite de la même manière les thèmes religieux que des sujets lointains et mystérieux, mais néanmoins essentiels. Ce miroir est le pivot, car il marque la profondeur de la pièce et l’accentue, mais il pose aussi cette question : finalement, la vérité, est-ce une illusion ; l’image du couple royal est-elle une inversion, ou est-elle un reflet ?
Comme l’est la vérité de l’existence, la vérité vraie est cachée dans la toile du peintre qui couvre la moitié du tableau. Les peintres de la Renaissance étaient fascinés non seulement par la Philosophie mais aussi par les Mathématiques, qui faisait partie des Sciences, elles-mêmes liées à la Philosophie. Connaît-t-il la réciproque et l’inverse mathématique qui suggèrent de profondes véritéscomme par exemple l’inverse de 81 (le nombre d’éléments stables dans l’univers) qui est la suite des nombres décimaux : 1234567…. La vérité est tout et sa réciproque ou son inversion. Ici c’est l’inversion des hiérarchies qui montre les naines, si déterminées, si volontaires, si fortes, si grandes. Le tableau est un point d’interrogation à lui seul : où est la vérité et où l’illusion ? Il ne faut pas oublier que notre cerveau inverse l’image de la vérité pour la comprendre, et un peintre devrait reproduire cette illusion de départ.
Cette quête de la vérité n’est pas nouvelle : Bouddha, lui, est parti du palais paternel car il estimait la vérité plus valorisante que le luxe ; je pense aussi à l’inscription en cunéiforme qui accompagne un bas-relief perse qui dit « Je suis Darius le roi des Perses ; que Dieu protège mon pays des mensonges ». Il ne demande pas une protection de ses ennemis, mais contre des contrevérités ; ou bien on peut aussi penser à Hérodote qui avait la volonté de distinguer les mythes de l’histoire de l’humanité.
Le livre de Michel Foucault ‘Les Mots et les choses : Une archéologie des sciences humaines’ prend le tableau des Menines comme sujet d’étude pour défendre la thèse des épistèmesune vision spécifique du monde selon les connaissances de chaque époque de l’histoire, qui donne la possibilité de passage d’une ère à une autre. Comme preuve de sa thèse, il analyse le tableau des Menines et le place comme point de passage ou pont entre l’art du passé et l’art moderne.
Les couleurs éclatantes, le travail par touche, la lumière qui devient couleur, l’atténuation du clair-obscur en faveur de la construction par la couleur, le choix du sujet réaliste, font des Menines un tableau moderne, un saut vers le futur, ou comme disait Michel Foucault, un ‘épistème’. Le futur s’appelle Goya, Delacroix, Constable, Manet, Renoir et les Impressionnistes, et bien d’autres qui y ont pris leurs sources.
Comme Cervantès, avec son Don Quichotte, est considéré le père de la littérature moderne, Velázquez avec les Menines est son homologue en peinture.
Je pense que toute critique d’art est largement subjective ; il y a le tableau de Velázquez, et il y a tout ce qu’on écrit sur ce tableau, qui est forcément sous influence. Pour moi, en disant que « les écailles me tombèrent des yeux » après sa visite du Prado, Manet donne l’appréciation de ce tableau le plus proche de la vérité.
Simine Stevens