Notre voyage culturel en Espagne fut l’occasion de voir quelques-unes des œuvres majeures de l’histoire de l’art qu’abritent les trois musées légendaires de Madrid, ainsi qu’une visite guidée d’une ville féerique comme Tolède.
Après un voyage de nuit dans un train espagnol qui nous a bien secouétel une chevauchée sur le dos de Rocinante, le cheval de Don Quichotte, nous nous sommes retrouvés au pays de Velázquez et Goya et nous avons découvert la ville de Madrid accompagnés de notre guide Manuela, aussi charmante qu’énergique, avec une connaissance encyclopédique remarquable de la culture de son pays.
Les trois musées, Prado, Thyssen-Bornemisza et Reina Sofía, constituant le cœur culturel de Madrid, sont à quelques pas l’un de l’autre. Nous avons d’abord visité le Centre d’Art Reina Sofía, un ancien hôpital du XVIIIe siècle transformé par l’architecte français Jean Nouvel, qui est aujourd’hui le musée qui héberge le célèbre ‘Guernica’ de Picasso. La collection permanente inclut une série très importante de l’œuvre de Juan Gris, un des piliers du cubisme et bien sûr des œuvres de Picasso, Braque, Miró et Dalí dont son summum de provocation ‘le grand masturbateur’.
Après ce bain matinal dans l’art moderne, nous avons franchi les portes du Musée de Prado, dont chaque salle abrite un joyau de l’art mondial. De Las Meniñas (Les Menines) de Velázquez au Maja ‘desnuda’ et ‘vestida’ de Goya, c’est un voyage hors du temps du génie humain exprimé en peinture. Par ailleurs, le musée possède de nombreux tableaux d’autres grands peintres du Siècle d’Or Espagnol, tels que Ribera, Zurbaran, Murillo… Mais à cause de la richesse éblouissante de ce musée, réputé être le plus grand au monde grâce à sa collection de peinture (commencée sous Charles III et enrichie depuis par Fernando VII) elle a dû être répartie entre El Prado et ses deux ailes contigus ‘La Villanueva’ et le ‘Casón del Buen Retiro’.
Nous avons filé devant des œuvres majeures : de l’école Flamande avec Hans Memling, Van der Weyden, Jérôme Bosch, Brugel l’Ancien (Le triomphe de la mort de 1560), Rubens (Les trois grâces de 1639), et Van Dyck ; l’école Italienne avec Fra Angelico (l’Annonciation), Antonello di Messina, Andrea Mantegna, Raphaël (La Sainte Famille à l’Agneau), Correggio (Le Corrège), Tiepolo et Tiziano (Le Titien) ; les écoles allemandes, hollandaises et françaises représentés par Lucas Cranach, Albert Dürer (autoportrait du 1498), Nicolas Poussin, et Rembrandt.
Bien sûr, nous n’avons pas eu le temps d’apprécier chaque peinture, mais on reviendra toujours à Madrid, surtout quand on a pris conscience des trésors culturels enfouis dans cette ville d’Europe à quelques kilomètres de Paris.
Nous sommes à bout de souffle par émerveillement quand, après un déjeuner rapide, nous découvrons la collection du Musée Thyssen-Bornemisza, une collection personnelle complémentaire aux deux autres musées. Cette collection, véritable parcours de l’art occidental, fut créée par Baron Hans Heinrich de Thyssen-Bornemisza à laquelle fut ajoutée la collection d’art moderne de son fils.
Ainsi nous apprécions, parmi les 1000 tableaux, 50 chefs d’œuvres de l’art mondial sur 3 étages regroupés chronologiquement, à commencer par le Duecento Italien. Parmi les anciens, Duccio di Buoninsegna (le Christ et la Samaritaine) et Jan Van Eyck (Annonciation Diptyque), la Renaissance avec Ghirlandaio (Giovanna Tornabuoni, 1488), le baroque avec Caravage (Sainte Catherine d’Alexandrie), et la sculpture de Bernini (Saint Sébastien). On a découvert des œuvres de Rubens, Goya, Géricault, Delacroix, Constable, Manet, Monet, Renoir, Degas, Van Gogh, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Cézanne, Matisse, Vlaminck, Mondrian, Braque, Picasso, Munch, Kirchner, Miró, Kandinsky, Rothko, Pollock, Dalí, Magritte, Lucien Freud, Francis Bacon, Rauschenberg et Lichtenstein. Il faut visiter le musée pour croire à l’incroyable.
Le lendemain nous avons pris le car pour Tolède où, lors d’un moment magique et historique régna la tolérance sous forme d’une cohabitation réussie entre Arabes, Juifs et Chrétiens. Fait symbolique : nous sommes arrivés ici pendant la ‘semana santa’.
Mais l’histoire de cette ville est partagée entre la tolérance et l’intolérance. Datant d'avant Rome, devant lequel la ville est tombée en 193 A.C., la ville devient la capitale du Royaume Visigoth et depuis longtemps leurs archevêques étaient les primates d'Espagne. Rodrigue, le dernier Visigoth capitula devant les Maures en 711. La ville fit ensuite partie du califat de Cordoue jusqu’en 1085 lorsque Alphonse VI de Castille la reprit. A l'époque des Maures et des rois de Castille, la ville était un centre de culture mauresque, espagnol et juif, très connu pour ses lames d'épées et ses textiles. Au XIIe siècle, la ville devient un centre de traduction très réputé, et surtout un lieu de rencontres entre les savants des 3 grandes religions, juive, musulmane et chrétienne. Au XVIe siècle, elle était l’un des premiers sièges de l'Inquisition espagnole.
C’est une ville étrange : on se demande comment et pourquoi ces trois cultures, si similaires et en même temps si différentes, ont voulu se manifester en quelques kilomètres carrés, et précisément ici.
Nous avons pu admirer le célèbre Alcazar (de ‘al Qasar’ en Arabe, c’est-à-dire le château) qui domine la ville de l’extérieur. L’Alcazar fut le siège du protectorat romain de la cité (connu à cette époque sous le nom de Toletum), ensuite palais wisigothique, puis une forteresse arabe. Charles-Quint le convertit en une luxueuse résidence royale. Témoin privilégié des événements historiques importants en Espagne, l’Alcazar a eu son époque de gloire sous Charles I ; il est actuellement en train d’être transformé en un musée d’Armurerie.
Les murs de la cité et ses portes sont impressionnants avec leur succession de styles, toutefois harmonieux.
Parmi les neuf portes de la cité, deux portes Mudéjar (nom donné aux musulmans d’Espagne signifiant ‘pratiquant’ en Arabe) nous ont attiré l’attention. La porte Bisagra, construite par les Arabes et agrandie pour recevoir Charles Quint, donne un aspect renaissance avec l’écusson impérial (constitué d’un aigle bicéphale) qui couronne la voûte flanquée de deux tours. La peuerta del sol, une construction du VIIIe siècle, elle, conserve son aspect oriental avec son arc pointu.
Notre promenade est saluée par le soleil et nous avons pu visiter par la suite des quartiers juifs datant du moyen-âge, dont la synagogue de Santa Maria la Blanca construite en 1180, de style Mudéjar et Almohade, qui a appartenu aux juifs et fut transformée en église en 1405 et consacrée en refuge de pénitence de femmes. Une belle construction avec cinq nefs et 29 arcs en fer à cheval, avec un plafond en caisson de bois et des autels plateresques.
L’église de Santo Tomé, construite au XIVe siècle, possède une tour magnifique de style architectural mudéjar, et abrite ‘L’enterrement de Seigneur Orgaz’ par El Gréco. Le tableau montre la descente sur terre des saints Esteban et Augustin pour enterrer Don Gonzalo Ruiz de Toledo, seigneur de Tolède. Divisé en deux parties symbolisant la vie terrestre et céleste, le tableau, peint en style maniériste avec des couleurs vénitiennes, représente entre autres un personnage barbu et un jeune page qui sont probablement des portraits de l’artiste et son fils Jorge Manuel.
Nous sommes ensuite arrivés à la Cathédrale de Tolède. Se lancer dans une description détaillée de cette cathédrale est comme écrire l’histoire de l’art de plusieurs époques. Grandeur, richesse, luminosité sont les impressions gravées dans ma mémoire. La cathédrale de Tolède, deuxième en importance après Séville (60 x 120 mètres et la hauteur de la nef principale est de 33 mètres), fut construite entre 1226 et 1492 à l'emplacement de l'ancienne grande mosquée de la cité. La partie principale est de style gothique, mais elle est décorée en style Renaissance dans le compartiment du chœur, tandis qu’elle adopte un style mozarabe dans la chapelle et mudéjar dans l’antichambre. La sacristie est un musée avec des œuvres d’El Greco (Les larmes de Saint Pierre et el Expolio), Rubens, Zurbaran, Goya ... La richesse d’ornement de cette cathédrale est hallucinante ; la lumière perce la voûte et illumine de manière majestueuse les frises, les moulures, l’alternation des peintures et les sculptures.
Enfin de retour à Madrid, nous avons assisté au superbe dîner-spectacle flamenco au célèbre Corral de la Moreia.
Le lendemain, avant de partir, nous avons visité l’Ermitage de San Antonio de la Florida dont la coupole et les pendentifs sont décorés par Goya. L’histoire racontée par les fresques est le miracle de San Antonio qui, pour prouver l’innocence de son père, ressuscita l’homme dont le père du saint fut accusé d’assassinat. Les fresques sont essentiellement les portraits des personnes assistant au miracle. La sépulture du peintre, s’y trouvant depuis 1919, est visitée par ses admirateurs à travers le monde.
Nous voici au musée/maison du peintre Sorolla, comme une réplique de celle de Monet à Giverny mais, au cœur de cette grande ville, elle est surprenante et hors du temps. Son jardin, sa maison et ses peintures dégagent la même luminosité éclatante.
Le Palais Royal était à 5 minutes à pied de notre hôtel. Nous ne pouvions pas ne pas y jeter un coup d’oeil. Je me souviens des salles ornées de peintures, des décorations provenant de la fabrique royale ; il me laisse une impression de classement méticuleux des possessions du palais. Il fut bâti sur l’emplacement d’un Alcazar musulman du Royaume de Tolède au IXe siècle.
Après avoir déjeuné dans le musée du jambon, un restaurant évidemment spécialisé dans l’art de la fabrication des jambons, nous avons terminé notre marathon d’Espagne à l’heure pour notre train.
J’avais toujours rêvé de voir les Majas de Goya et les Menines de Velázquez de près ; je me suis alors dit que par un concours de heureux circonstances j’ai pu réaliser ce rêve accompagnée d’amis. Mille mercis à Michèle et Jean Desvilles pour avoir organisé un voyage si mémorable.
Simine Stevens